Aby Warburg, entre bibliothèque et atlas

L’on imagine bien des érudits comme dotés d’une mémoire encyclopédiques. La moindre référence, citation y serait gravé comme sur du marbre. Mais de ceux là, Aby Warburg n’en fait certainement pas partie. Au cours de sa vie, il compensa le manque de place dans sa tête par une vaste bibliothèque.

À l’époque où la systémique fait rage, il y organise sa mémoire comme un rhizome. Ou plutôt, un proto-rhizome car l’appareil théorique de ce mode d’organisation ne verra le jour qu’un siècle plus tard sous la plume doublée de Deleuze et de Guattari dans l’introduction de Mille Plateaux.

Dans cet essai, nous verrons les résonances entre la méthode de travail et la bibliothèque-rhizome de Warburg. Deux processus qui l’amenèrent à inventer l’iconologie moderne, la science qui aujourd’hui encore raconte les hommes et leurs images.

Des atlas pour s’exprimer

L’histoire d’Aby Warburg est celle d’un fils d’une famille de riches banquiers qui se défila du chemin tout tracé vers le capital pour devenir historien de l’art. Lors de ses jeunes années, ses étagères s’affaissaient sous le poids des ouvrages à mesure que son désintérêt envers les masses monétaires grandissait. De ces ouvrages, il n’en sortit pas vraiment. Ils furent des tuteurs lorsqu’il était enfant, des organes surnuméraires de son vivant et maintenant, ils sont ses restes agrémentés d’atlas et conservés dans la bibliothèque de l’Institut Warburg. A leur côté, sa pensée se perpétue dans plusieurs disciplines dont l’iconologie qu’il fonda aux côtés de ses élèves tels Erwin Panofsky ou Ernest Cassirer, et consolida avec d’émérites collaborateurs comme Gustav Pauli, Karl Reinhardt, Richard G. Solomon ou Hellmut Ritter.

Pourtant, l’amour de Warburg va dans un seul sens. “Écrire et publier était pour lui un véritable supplice”, note Gombrich, auteur d’une extensive biographie intellectuelle et ancien directeur de l’Institut. Faute d’alimenter les liens entre lui et le monde universitaire par des papiers, il préfère organiser rencontres et congrès et ouvrir sa bibliothèque aux publics avertis. Mais pour ce qui est de noter, annoter, esquisser des tris et des énumérations, il ne pouvait faire sans. Sinon il oubliait bien trop vite ce qu’il venait de découvrir, “Il était terriblement dépendant de ses fiches et catalogues”. Alors que lecture est une activité clef, l’écriture est un outil intermédiaire peu réalisant.

En réponse à ces deux traits, sa pensée est diagrammatique et symbolique. De ces nombreuses listes et courtes taxonomies contenues dans ses notes, il fait apparaître progressivement un tissu de relations entre les objets et phénomènes qu’il étudie. Le matériau de ces listes est divers, tant des attributs que des objets, des essences que des relations, des segmentarités dures que des douces. Cela lui permet d’apprécier l’ambivalence des symboles venant à son étude. Car a contrario d’une allégorie qui est une image intellectuelle, le symbole appartient aux domaines de la suggestion et du mystère.

Si Ésope pouvait dire que la langue est la meilleure et la pire des choses, tout élément symbolique est apte, par nature, à signifier le bien et le mal [1]

Il recourt souvent au concept de polarité pour témoigner de sa nature dynamique, qui mute selon le contexte dans lequel il est invoqué. Le symbole est pris comme « engramme », creuset de significations et volontés différentes.

Alors, dans le but de trouver les acceptions les plus diverses, resserrer les mailles de son filet pour capturer le/les sens, Warburg fait preuve d’une curiosité baignée de transdisciplinarité. Et ce, jusqu’à en faire une conviction personnelle. Il est l’un des premiers à placer l’histoire de l’art dans la perspective des faits sociaux et historiques des siècles. Il voit dans l’achèvement des œuvres d’art un écho à l’esprit du siècle, les rapports entre la tradition et la modernité, les permanences. Il se passionne un a un pour de grands champs d’érudition : histoire, littérature, philosophie, psychologie, anthropologie, balbutiements de sociologie, philologie, théologie ; qu’il intègre un à un à la mesure de ses intuitions. Ces démarches transdisciplinaires animent ses déplacements quotidiens, les bibliothèques d’alors étaient bien plus spécialisées ou du moins, la segmentation du savoir se trahissait de manière très dure dans leur espaces. Pour aller d’un champ à l’autre il fallait marcher.

En bref, tout ce qu’il y a pour déplaire à l’approche formaliste désormais adoptée par la toute récente histoire de l’art en la figure de Heinrich Wölfflin[2] ; où seules comptent la forme et la composition, déterminant le style de l’objet étudié isolément du contexte social, historique ou personnel à l’artiste. Warburg s’éloigne aussi des théories évolutionnaires appliquées à l’histoire, prolifération du Darwinisme que l’on retrouve en ce siècle à toutes les sauces. Toutefois, Gombrich soutient que Warburg est influencé par ce courant de pensée plus que n’en laisse transparaître son antipathie. On le surprend à utiliser ce biais en classant des symboles en diverses catégories fille d’une volonté soit Dionysienne/Irrationnelle, soit Apollonienne/Rationnelle. Sans doute conscient de cela, Warburg reprend la phrase de Goethe à la fin d’une de ses lettres, « Ce qu’on appelle l’esprit du temps n’est en réalité que l’esprit de l’honorable historien dans lequel le temps est réfléchi ». Son analyse tant sa position resteront à jamais à cheval entre le XIXe et le XXe siècle.

Pour absorber la complexité et le caractère proliférant de ses études, sa production prend la forme d’atlas : des cartes formées par l’assemblage de documents sur une grande planche.

Une carte présente une vue plongeante/d’un vol d’oiseau/panoramique/aérienne … Pour Warburg ces cartes étaient des outils heuristiques, des instruments de recherche au sens archivistique du terme, […] dans le réseau des itinéraires des idées. C’était un cartographe, discriminant comme tous les cartographes. Sa sélection avait le but de montrer la diffusion des idées [3]

La lecture des documents se fait dans la simultanéité de l’atlas, faisant fi de principes hiérarchiques qui pourraient le précéder. Et comme dans une carte, l’atlas n’a pas de ‘bout’ pour commencer sa consultation. Le début de sa lecture sera toujours un milieu, un des documents depuis lequel le regard naviguera.

À travers chaque atlas, plusieurs idées tracent des chemins pour structurer le regard et de la pensée. Si l’on prend l’exemple du plus fameux d’entre eux, l’atlas dit “Mnémosyne”, douze en sont distinguées :

  • Coordonnées de la mémoire
  • Astrologie et Mythologie
  • Modèles archéologiques
  • Migration des anciens dieux
  • Vecteurs de tradition/Irruption de l’antiquité
  • Formulation dionysiaque des émotions
  • Nike et Fortuna
  • Des Muses à Manet/Dürer : les dieux vont au Nord
  • L’âge de Neptune
  • « Art Officiel » et le Baroque
  • Ré-émergence de l’antiquité
  • La tradition classique aujourd’hui

Ces chemins se brouillent, se mélangent, perdent leur linéarité, la retrouvent, entrent dans des phases d’expansions puis de réduction lors de la construction de l’atlas. Ils sont autant de traces mêlant la transmission et la métamorphose des histoires. Déplacez, ajoutez ou enlevez ne serait-ce qu’un document et tout l’équilibre change. En somme, la construction d’un atlas est autant un processus inscrit dans le temps qu’un processus sans fin. Certains finissent par se sédimenter, mais ce n’est pas étonnant que d’entre tous, Mnémosyne soit resté inachevé.

La tenue d’un atlas dépend autant des documents que de la qualité de leurs relations. Plus il est fourni en éléments, plus il est soumis au phénomène d’explosion combinatoire. La parade de Warburg se joue donc dans le nombre d’éléments qu’il manipule, “Un des traits distinctifs de l’esprit et de la méthode de Warburg est qu’il travaillait sur un nombre limité de motifs et d’éléments, mais qu’il s’appliquait sans relâche à les soumettre à de nouvelles permutations et à de nouvelles combinaisons”. Chaque déplacement y est un réglage en finesse, « “comme une partie de kaléidoscope qui à chaque secousse réarrange la composition des formes”. Jusqu’au moment où, au détour d’une découverte ou d’un nouvel élément, il met à bas un pan de l’organisation préétablie.

Là où les documents utilisés par les formalistes ne pouvaient être que des tableaux, existant dans le style qui leur a été attribué. Chez Warburg, il peuvent être de toute nature et fonctionnent comme autant de ponts vers l’époque qui les a vu naître. Il est autant en recherche de la psychologie d’une époque qui point dans certaines oeuvres que la genèse des oeuvres elle-même. C’est ce qu’il l’amena par exemple à caractériser la Renaissance comme une réinvention de l’Antiquité. À cela s’ajoute une dialectique particulière à Warburg entre ‘le document’ et ‘l’artefact’ :

“les documents sont centraux à l’approche de Warburg parce qu’ils bourgeonnent à partir d’individus. Ils mettent en lumière la psychologie individuelle et les relations entretenues avec les structures sociales” “Pris comme des ‘documents’, les artefacts réalisent leur propre préhistoire et les multiples faisceaux qui s’assemblent dans leur confection ; parce qu’à travers leurs retentissements ils survivent à leur temps au sein du compendium de la mémoire culturelle”[4]

Dans cette construction impermanente qu’est l’atlas, l’on retrouve un antécédent du rhizome théorisé un siècle plus tard par Deleuze et Guattari en introduction à leur ouvrage Mille Plateaux. Les six principes du rhizome sont autant de liens conceptuels tendus entre ces deux structures :

  • 1°/ 2°/ Principe de connexion et d’hétérogénéité : tout élément, de toute nature qu’il soit, peut être relié à un autre et doit l’être
  • 3°/ Principe de multiplicité : les éléments et leurs relations sont indénombrables, multiples et autonomes.
  • 4°/ Principe de rupture assignifiante : dépourvu de hiérarchie “un rhizome peut être rompu, brisé en un endroit quelconque”[5]
  • 5°/ 6°/ Principe de cartographie et de décalcomanie : simultanéité et trace de ses composantes

Tant dans l’un que dans l’autre, il y a des lignes de fuites conscientes et inconscientes qui les traversent de part en part. Tout autant de plans de consistance qui fendent l’atlas et en permettent une sédimentation temporaire. La thèse d’Ortiz approfondit le caractère technique de chacune de ces relations, et y précise un phénomène relatif au pli qui s’opère dans la concaténation du sujet au sein de l’atlas. Le parcours d’une de ces constructions déplie le sujet et l’expose à sa propre pluralité.[6]

Des livres-radicelles pour une bibliothèque-rhizome

La bibliothèque Warburg est une généralisation en trois dimensions de la méthode de l’atlas. Elle s’enrichit de la récolte systématique de livres pratiquée par Warburg dès ses vingt ans, et se conclue dans la bibliothèque de l’Institut que seule annonce une inscription au-dessus de son seuil : MNHMOΣYNH[7].

La mémoire n’est qu’une collection de ces stimuli auxquels on a réagi par des émissions verbales (discours explicite ou intérieur). C’est pourquoi je prévois de donner aux objectifs de ma bibliothèque la définition suivante : une collection de documents qui se rapportent à la psychologie de l’expression humaine.

MNHMOΣYNH

À l’image de ses atlas, l’édifice commence par un artefact qui est ici le livre.

A book has neither object nor subject ; it is made of variously formed matters, and very different dates and speeds. To attribute the book to a subject is to overlook this working of matters, and the exteriority of their relations. It is to fabricate a beneficent God to explain geological movements. In a book, as in all things, there are lines of articulation or segmentarity, strata and territories; but also lines of flight, movements of deterritorialization and destratification…All this, lines and measurable speeds, constitutes an assemblage. A book is an assemblage of this kind, and as such is unattributable. It is a multiplicity… As an assemblage, a book has only itself, in connection with other assemblages and in relation to other bodies without organs. We will never ask what a book means, as signified or signifier; we will not look for anything to understand it. We will ask what it functions with, in connection with what other things it does or does not transmit intensities, in which other multiplicities its own are inserted metamorphosed, and with what bodies without organs it makes it own converge.[8]

Ainsi la bibliothèque-rhizome prolifère depuis ce livre-radicelle. Son processus de construction est issu de la “loi de bon voisinage” énoncée par Warburg qui considère “l’information décisive” n’est pas contenue dans le livre recherché et devrait être située dans un de ses ouvrages adjacents. Ce sont ces voisins inconnus qui dissimulent donc les précieuses pièces d’information à reconstruire ; et dont les titres, reliures et couvertures invitent l’étudiant ou le chercheur à en parcourir leurs pages pour rentrer en profondeur dans la question qu’ils se posent.

Étrange mystification, celle du livre d’autant plus total que fragmenté[9]

Par ce mécanisme, le sujet se voit déterritorialisé parmi les étagères. La collection d’informations, nous dit Rachjman, ne se fait pas comme un puzzle où l’on reconstruirait une image inventée par le fabricant. Elle serait un ensemble de galets montés en un mur non cimenté où chaque élément compte encore pour lui même, dans ses relations d’adjacence et de totalité. La bibliothèque prise dans ce processus de reclassement, d’ajustements légers et constants, se pratique dès lors comme une somme de pensée vivante

Les livres étaient répartis sur quatre étages. Au premier, on trouvait les volumes sur les problèmes généraux de l’expression et sur la nature des symboles. De là, on passait à l’anthropologie et à la religion, et de la religion à la philosophie et à l’histoire de la science. Le second étage comprenait les livres sur l’expression artistique, sur sa théorie et sur son histoire. Le troisième était consacré au langage et à la littérature, et le quatrième aux formes sociales de la vie humaine : histoire, droit, folklore, et ainsi de suite.[10]

Dans cette distribution verticale des éléments, Warburg inscrit sa conviction qu’au moyen du langage, l’homme primitif peut s’élever vers ce qu’il nommait une « orientation » par la religion, la science, la philosophie ou bien se corrompre dans la superstition et les sorcelleries. Représenter la pensée humaine dans ses permanences et ses transformations, cela inclut tant ses penchants positifs que les plus sombres, aveuglés ou polémiques.

Là où l’atlas cartographie et fait état d’un paysage passé, Ortiz nous propose de voir la Bibliothèque comme une tour de guet des paysages culturels. Nous y ajouterons qu’elle est une prise de hauteur pour en appréhender l’horizon.

[1] BEIGBEDER, Olivier, Lexique des symboles Zodiaque. [S. l.] : Zodiaque, Collection « la Nuit Des temps » ., 1969

[2] WÖLFFLIN, Heinrich, Renaissance et Baroque. Paris : Gérard Monfort, janvier 1985. ISBN 978-2-85226-001-6

[3] Mc Ewans in GOMBRICH, Ernst Hans, SAXL, Fritz et INSTITUTE, Warburg, Aby Warburg: An Intellectual Biography. [S. l.] : The Warburg Institute, 1970

[4] Forster in GOMBRICH, Ernst Hans, SAXL, Fritz et INSTITUTE, Warburg, Aby Warburg: An Intellectual Biography. [S. l.] : The Warburg Institute, 1970

[5] DELEUZE, Gilles et GUATTARI, Félix, Mille Plateaux. Vol. 2. [S. l.] : Éditions de minuit, 1980. ISBN 978-2-7073-0307-3

[6] ORTIZ, Alexandra, Mapping Cultural Paths: Warburg, Deleuze, and the Rhizome. thèse de doctorat. [S. l.] : Savannah College of Art; Design, 2012

[7] Mnemosyne, déesse de la mémoire et mère des neuf muses

[8] DELEUZE, Gilles et GUATTARI, Félix, Mille Plateaux. Vol. 2. [S. l.] : Éditions de minuit, 1980. ISBN 978-2-7073-0307-3

[9] Ibid

[10] GOMBRICH, Ernst Hans, SAXL, Fritz et INSTITUTE, Warburg. Aby Warburg: An Intellectual Biography. [S. l.] : The Warburg Institute, 1970