Conférence de Bernard Tschumi : Tabula Rasa/Genius Loci

La conférence donnée au Rolex Learning Center à l’EPFL le 11 Octobre 2018 par l’architecte Bernard Tschumi se fait en l’occasion du transfert d’une part de ses archives personnelles sur le projet Pont-Ville vers les Archives de la Construction Moderne (ACM) de la faculté d’architecture.

Plan
Après avoir brièvement retracé l’histoire de ce projet, l’architecte a présenté les thèmes qu’il a fait émerger et qui ont construit sa pensée. Sans pour autant tous les nommer distinctement.
L’on trouvera donc des brins d’espace et d’événements, de juxtaposition et superposition, de concepts-contextes-contenus, de vecteurs-mouvement et volumes, d’autonomie et d’abstraction, de réalité.

Architecte
Il faisait figure d’une personne tranquille, mais qui ne l’a pas toujours été. Sa voix calme et posée trahissait l’homme aux 74 ans révolus tout à fait conscient que la majeure partie de sa carrière est derrière lui ; que ses décisions, son travail et sa trajectoire théorique lui ont gagné une place parmi les grands architectes du XXe. Son parcours est construit d’interrogations et de réponses ouvertes tracées sur différents médiums : le papier pour l’écriture et le dessin, des matériaux en tout genre pour ses projets réalisés.

Pont-Ville
46°31’16.0″N 6°37’41.3″E.
Lausanne s’écoule sur les pentes des collines du plateau Suisse jusque s’échouer sur les rives du Léman. Rues et quartiers suivent le dénivelé, la ville se déroule simultanément sur plusieurs niveaux sans réelle question de hiérarchie. Le projet Pont-Ville s’insère dans cette tridimensionnalité. Il vise à entretisser ces niveaux en des entre-deux, suivant le principe des ponts-habités.
Le dessin perspectif est utilisé comme un outil diagrammatique pour expliquer de l’intérieur le fonctionnement de ces points d’échanges. Laissant voir les volumes et les surfaces modeler les flux.

Concept
« Un concept est une cosa mentale ». C’est un outil d’abstraction permettant de stabiliser et communiquer des constructions mentales. Ils sont à la sources de certains médias et activités humaine. Par exemple, on ne peut envisager le cinéma sans le concept du montage ou la psychanalyse sans le concept de l’inconscient. Les productions théoriques en architecture favorisent des concepts ponctuels comme outils de conception/représentation des espaces : la bigness de Koolhaas, la superposition de Tschumi, le plan libre du Corbusier, l’espace servi/servant de Kahn. Mais il faut ajouter, l’espace lui-même est un concept récent pour envisager l’architecture.


Dessins perspectifs, @BernardTschumi

Fresnoy, une réhabilitation ?
Le lieu du Fresnoy n’est ni dessiné, ni composé, c’est un concept, annonce-t’il d’emblée. Le Fresnoy est un établissement de formation artistique et audiovisuelle mêlant enseignement, production et diffusion. Et si les bâtiments existants sont conservés, c’est parce que « les espaces existants sont plus généreux que ce que permettrait le budget alloué ». Ils se retrouvent pris dans la superposition de lieux et de programmes, qu’ils soient neufs ou anciens, leurs exclusivités et frictions faisant le cœur du concept du projet.
Il n’y a pas une volonté de restauration, ou d’une quelconque préservation.
Ces espaces existants sont réutilisés dans le projet, comme de simples volumes préexistants, un environnement déjà prédéfini

Transcripts
Les transcripts sont des séquences d’illustrations où se juxtaposent les variantes d’un lieu : ce qu’il s’y passe ou ce qu’il peut s’y passer. Les mouvements des individus y sont « solidifiés » en volumes, une représentation en négatif pour faire apparaître les espaces correspondants.
Ce sont des exercices de manipulation de l’espace, captant aussi bien les mouvement que les événements, le contenu d’une oeuvre littéraire, d’un film ou d’un scénario quotidien. Tous ces éléments sont ensuite traduits en espaces et en volumes. « Comment un lieu modèle t’il les passages ? ». Cet outil très personnel, qui n’est pas sans rappeller les méthodes de notation pour la danse ou les mouvements de caméra amène à une conclusion : les manipulations de l’espace ne sont pas infinies. Ils peuvent être une autre tentative d’épuiser un lieu, par le tracé.

Conclusion
Concept et Contexte sont exclusifs et interdépendants, Tschumi a fait son choix « J’ai choisi le concept à des fins stratégiques ». En cela, le concept est hors-sol, il s’adapte – ou plutôt, il survole – les territoires sur lesquels il s’implante. Pourtant les constructions hypraconceptuelles de l’architecte interagissent avec la vie qui s’y déroule, ils finissent par provoquer le lieu et ses événements.