Notes (éparses) sur la Littérature – Les Carnets d’Albert Camus

À l’origine, des réflexions éclaires, des mots dispersés à tout support d’écriture, des nuits blanches à tourner des pages moins blanches, à refermer des livres pour en réouvrir de nouveaux. Cette boulimie littéraire, il a fallut qu’elle prenne une nouvelle forme, la lecture à elle seule ne suffisait plus. Je devais, même mal, même déjà-dit, écrire dessus. Je me place ici sous le patronage des Notes sur la littératurede Theodor Adorno, sans imitation ni prétention, mais avec cette même envie : exprimer ces notes libres qui cliquettent et se cognent dans l’encéphale.

 

Les Carnets d’Albert Camus – initialement nommés Cahiers et comportant au total 7 carnets – ont été publié à titre posthume, divisés en trois tomes (Carnets I paru en 1962, Carnets II paru en 1964 et Carnets III paru en 1989). Ils couvrent une grande partie de la vie l’auteur, de mai 1935 à décembre 1959 juste avant sa mort. Au fil des années et des cahiers, nous pouvons voir les différentes phases que traversent Camus, le passage d’un état à un autre, ainsi que l’évolution de sa pensée et de sa création (les deux étant assez étroitement liées). Comme dans ses oeuvres, Albert Camus développe aussi ici « un humanisme (reconnaitre à l’Homme la valeur suprême ayant pour principe morale la tolérance et pour philosophie de défendre l’idée d’un progrès de la civilisation vers une forme idéale d’humanité, où l’Homme serait à la fois libre grâce au progrès technique et libre à l’égard des autres Hommes) fondé sur la prise de conscience de l’absurde de la condition humaine mais aussi sur la révolte comme réponse à l’absurde ». L’acte d’écriture dans ses cahiers nous montre en fait que l’auteur passe d’abord, ou en même temps qu’il produit, par la prise de conscience de l’absurde de sa condition humaine mais aussi quelle est sa réponse, non plus en tant qu’écrivain mais en tant qu’être humain, en tant qu’Homme, à l’absurde. Cela se traduit par sa lutte (la révolte, donc agir) contre toutes les idéologies et abstractions qui détournent de l’humain, ainsi que par une sorte de marginalisation et par conséquent de solitude. Cependant, la lecture des Carnets nous montre à voir un homme assez semblable à ses personnages, et parfois désemparé devant cet absurde de la condition humaine qui est la sienne (il est plusieurs fois question de suicide, de mort, etc, qui serait une réponse possible face à l’absurde, mais une réponse trop simple).
Les Carnets nous laissent également voir leur importance dans le fait qu’ils se placent comme une extension de la pensée par l’acte d’écrire, et donc permettent le développement de cette pensée : le carnet est un espace sans tabous, ni jugements, un lieu où il est possible de s’exprimer sans retenue sur ce qui nous entour, sur et pour nous-même, pour sortir les choses de nous-mêmes. C’est en quelque sorte une archive/un index de nous-même, de nos années vécues (comme témoin de son époque), un dialogue aussi entre notre vie physique et notre vie psychique, interne.

On peut voir les Carnets d’Albert Camus comme la transmission d’un corpus, et donc d’une mémoire. Bien que l’auteur semble considérer ses cahiers comme un simple « instrument de travail », on y voit bien que se mêle, dans un triangle aux frontières poreuses, sa vie intime/ses pensées, ses recherches/des notes (auteurs, citations, etc) et ce qu’on pourrait appeler « politique » ou « engagement », chacune des extrémités de ce triangle étant indissociables, dépendant et agissant en même temps sur les autres. Malgré lui, puisque ses notes n’étaient pas destinées à être publiées, Camus fait « acte de mémoire », c’est-à-dire qu’à travers ses prises de notes quotidiennes il met en place une forme singulière de corpus. La réactivation – par la lecture et la prise de notes sur ces Carnets – donnent corps et amènent cette mémoire (d’ailleurs, corpus>corpse>corps, cadavre), il y a donc transmission mais aussi pérennité de cette dernière.

On pourrait même la nommée Musée Imaginaire, en simplifiant ce qu’entend André Malraux par ce terme, car, au même titre que les oeuvres d’art (tableaux, photographies, sculptures, etc) qui restent en nous, les lectures, idées, et bien d’autres y restent également. À cela s’ajoute l’écriture même d’Albert Camus, très descriptive et donc propice à la création d’images mentales. L’inverse est aussi possible, avec par exemple l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg (corpus de plus de 25 000 photographies crée entre les années 1921 et 1929 qui présente un classement reposant sur les grands thèmes sur lesquels travaillait Aby Warburg afin de mener une histoire comparative de l’art basée uniquement sur l’image, c’est surtout une oeuvre originale et unique qui renouvelle les conditions de lecture et d’interprétation des images mais aussi de l’histoire de l’art) que l’on peut voir comme la transmission d’un corpus d’images mais qui renvoi à un très grand nombre d’écrits – historiques, artistiques, philosophiques, sociologiques, anthropologiques, etc -, sorte de brassage pluridisciplinaire, que l’on peut également nommé Musée Imaginaire et même bien plus que les notes de Camus, puisque cet Atlas, de par sa forme, son contenu, son but, se prête tout à fait à cette notion. Aussi, avec cet exemple et son « association » aux Carnets d’Albert Camus, il est intéressant de voir que dans la mythologie, Mnémosyne, déesse de la Mémoire, avait inventé les mots et le langage, elle a donné un nom à chaque chose, ce qui rendit possible de s’exprimer. Sans Mnémosyne, le texte et l’image ne dialogueraient pas de façon quasi-constante, la transmission et le Musée Imaginaire de chacun seraient bien pauvres.

Le Musée Imaginaire d’Albert Camus, déployé dans ses cahiers, vient donc nourrir et enrichir le notre. Il fait également appel à l’héritage du Passé (convocation d’auteurs, d’oeuvres, etc), au Présent (témoin de son temps, assimilation et transmission de l’héritage du Passé), ainsi qu’au Futur, proche ou lointain (volonté de l’auteur de nous faire prendre conscience de l’absurdité de notre condition, d’y répondre par la révolte, c’est-à-dire agir, ce qui inclu une temporalité du « cela va être fait »). Ces Carnets traversent donc, d’une certaine manière, le temps et l’espace, mais ils traversent aussi le corps. D’une part, la lecture/la transmission créée des images mentales grâce à l’écriture de l’auteur, il y a une expérience du « voir », du « percevoir » interne. D’autre part, cette lecture/cette transmission touche aux sensations, on lit Camus avec nos yeux, notre cerveau mais aussi avec notre corps, c’est une lecture, une expérience du « voir »/« percevoir » physique – on lit, on assimile, on voit avec nos membres, notre peau. Le Musée Imaginaire n’est peut-être pas que visualisations internes, mais expériences sensitives.