Jorinde Voigt – Inventaire des circonstances

Démonter,
Décortiquer,
Éplucher le monde.
Puis
(Re)monter,
Associer,
Combiner.
Pour
Inventorier des circonstances,
Articuler,
Structurer,
Et
Créer,
Organiser,
Performer les savoirs et la connaissance.

Voici comment nous pourrions résumer le travail de Jorinde Voigt. Des verbes d’action mis au service du modèle de pensée notationnelle de l’artiste et du développement d’une méthode visuelle codée, singulière et complexe aux perspectives multiples. Son oeuvre « visualise les pensées et les espaces infinis tout en examinant la façon dont les informations sont représentées » [01].

Jorinde Voigt est une artiste contemporaine allemande, créant et exploitant une grammatologie visuelle [02] dans ses dessins de grands formats qui prennent leur origine dans le lien – et l’intérêt – très étroit qu’elle entretient avec la musique (elle pratique le violoncelle depuis l’âge de 9 ans) et ses études en philosophie et littérature.

Beethoven-Sonate-1-32

« Comme la notation d’une composition musicale, les éléments visuels et acoustiques sont disposés en rythmes, situés géographiquement à travers des indications de longitude et de latitude et placés en relation avec la durée et le tempo. » [03]

Ce processus cartographique mit en action par Jorinde Voigt lui permet d’aller au-delà du langage, ce dernier ne parvenant pas à exprimer totalement ses perceptions, d’exprimer son expérience du monde. Le modèle que l’artiste emploie devient alors une extension du langage, une augmentation lexicale et sémiotique pour générer des toiles de pensées, de formes et de mots interconnectés [04], devenir diagrammes multicouches et donc « esquisser un modèle philosophique » [05] qui concourt à sa compréhension du monde. Jorinde Voigt parle d’ailleurs de ses dessins comme d’écritures, distinguant et préférant ce dernier terme au premier.

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« Son désir de traduire, de transcrire et d’enregistrer des phénomènes essentiellement incommunicables – y compris les dynamisme musical, les notions philosophiques, les émotions personnelles ou son propre monologue intérieur – conduit, non pas au chaos, mais plutôt à une collision entre l’idéalisme révolu du modernisme compartimenté et les réalisations d’une condition universelle postmoderne dans laquelle tout est finalement interdépendant. » [06]

Le processus de création est rendu visible grâce au dessin – à l’écriture donc – qui traduit graphiquement des structures hétérogènes « capables d’accueillir les données d’un rapport complexe au monde » [07]. On pourrait voir ces structures comme des grilles – dynamiques -, à la fois programmes, diagrammes, partitions et algorithmes. Pour Marion Daniel, « l’algorithme est une méthode, un processus systématique permettant de décrire les étapes de résolution d’un problème. Graphiquement, il produit un ensemble de données successives pouvant former une courbe, ou un dessin. À l’aide de ces algorithmes, l’artiste crée des ensemble visuels qu’elle définit comme des partitions. […] Partitions au sens large d’une écriture processuelle, les oeuvres de Jorinde Voigt figurent de véritables modèles dynamiques d’espaces. Dans le même temps, elles sont à lire comme des programmes, dont la vision globale est susceptible de produire selon l’artiste un « son spécifique de vombrissement ». « À la fois temporellement et formellement, la partition joue avec la logique de ses propres proportions. Ceci se fonde sur les éléments de construction essentiel de mon travail : chercher une structure ou des moyens de notation qui se comportent de la façon la plus vivante possible ; au final, c’est quelque chose de vivant qui est observé » » [08].
À l’origine, Jorinde Voigt dessinait des diagrammes pour son usage personnel lorsqu’elle étudiait la littérature et la philosophie à la Georg-August-Universität (1996), et ainsi mieux comprendre les sujets, les thèmes, visualiser les informations en remplaçant les mots par des cartographies notationnelles. Elle confit d’ailleurs à Rory McLean lors d’une interview en 2010 : « Je sentais que l’étude de la philosophie était limitée par les phrases. Je savais comment fonctionnait la partition musicale, comment elle devait être lue. Il n’a pas été difficile pour moi d’échanger une note de musique contre une idée, une situation ou une action » [09]. Ces espaces de notations sont composés de lignes, de flèches, de cercles, de chiffres, de mots qui, pour reprendre la formule de Jeanette Zwingenberger et Nina Rodriguez-Ely, « trament et structurent la dynamique des émotions, trouvent le flux de la naissance d’une pensée » [10] :

  • « La ligne chez Jorinde Voigt délimite un espace, entre ordre et chaos. Pensée comme un élément directionnel, elle s’associe d’emblée à l’idée de réseau et de flux. Par sa multiplication en réseau elle crée invariablement un principe dynamique de mouvement. Si la ligne est un flux indiquant une direction, elle devient fondamentalement chez l’artiste une manière de parcourir et d’habiter l’espace. » [11].
  • « Le signe de la flèche indique une direction. Selon Paul Klee qui l’a beaucoup utilisée, elle insuffle à elle seule un mouvement à une surface. Réalisées en très grand nombre, ces flèches construisent dans le travail de Jorinde Voigt des labyrinthes étranges. Elles créaient des modèles dynamiques et mobiles d’espaces. » [12].
  • « […] la couleur est utilisée en tant que code et champ de forces et les mots sont à la fois des signes visuels et des lieux sémantiques. » [13].

Jorinde Voigt se questionne, et nous fait nous questionner : Comment percevoir et construire notre monde, quels sont les schémas visuels dont nous avons hérités ? [14] Comment transposer la simultanéité des événements, leurs stratifications ainsi que l’enchainement d’une émotion à travers des figures spatiales ? [15].

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« Donc en fait, l’écriture est définitivement d’où je viens, et ce que je fais encore maintenant, c’est simplement créer de modèles mentaux, mais d’une manière très performante, et le domaine de l’art me donne la chance de communiquer avec le monde. Mais mon approche de l’art vient en fait de l’écriture, et le monde de l’art me donne un meilleur débouché pour mes recherches. » [16]

Ces traces génèrent une écriture stratigraphique, démultipliée, formant un nouvel ensemble, une nouvelle forme, un espace donc, relevant du performatif. En effet, Jorinde Voigt parcourt avec son corps les grands formats sur lesquels elle écrit, ces derniers rendent compte et témoignent de son action, se sont « des surfaces vibrantes, dynamiques, dépositaires d’un rythme et d’une gestuelle […] » [17]. Pour l’artiste, l’acte d’écrire est performatif car il découle du fait que le processus est irrémissible, tout comme le temps passé à le produire. Le processus est alors un voyage, une transposition de choses sensitives, animées et inanimées.

L’intrication du geste (du corps) et de l’écriture permet en quelque sorte un genre d’utopie du langage, ou du moins de tendre vers cela. L’écriture de Jorinde Voigt, malgré sa complexité, devient langage universel, sismographe des perceptions internes et personnelles de l’artiste, mais aussi traduction et inventaire d’une vision monde, d’un être-au-monde, d’un être-en-acte, d’un être-vivant.

A 380

« L’oeuvre devient tout à la fois un champ d’action et de représentation, c’est-à-dire un lieu où un processus dynamique est en acte . S’il y a performance, c’est donc du point de vue du processus de perception et d’observation, du geste qui forme le trait, mais aussi de la forme visuelle obtenue, à la fois trace d’une action et proposition d’une autre forme de langage. » [18]

[01] – http://www.artnet.fr/artistes/jorinde-voigt/
[02] – http://jorindevoigt.com/blog/wp-content/wp-content/uploads/From-the-Line-to-the-Word-and-Back-Jorinde-Voigt-on-the-Move-on-a-Thousand-Levels-Astrit-Schmidt-Burkhardt-.pdf
[03] – Ibid
[04] – https://www.lissongallery.com/artists/jorinde-voigt
[05] – Jorinde Voigt
[06] – https://www.lissongallery.com/artists/jorinde-voigt
[07] – http://marion-daniel.blogspot.com/2012/03/texte-publie-dans-la-revue-roven-n7.html
[08] – Ibid
[09] – http://www.goethe.de/ins/gb/lp/prj/mtg/men/kun/voi/enindex.htm
[10] – http://www.observatoire-art-contemporain.com/revue_decryptage/signe_a_capter.php?id=20070254
[11] – http://marion-daniel.blogspot.com/2012/03/texte-publie-dans-la-revue-roven-n7.html
[12] – Ibid
[13] – Ibid
[14] – http://jorindevoigt.com/blog/wp-content/wp-content/uploads/ParisBerlin74.pdf
[15] – Ibid
[16] – http://moussemagazine.it/jorinde-voigt-lisson-2015/
[17] – http://marion-daniel.blogspot.com/2012/03/texte-publie-dans-la-revue-roven-n7.html
[18] – Ibid