Notes (éparses) sur la Littérature – Enrique Vila-Matas, disparaître et s’incarner dans la littérature

À l’origine, des réflexions éclaires, des mots dispersés à tout support d’écriture, des nuits blanches à tourner des pages moins blanches, à refermer des livres pour en réouvrir de nouveaux. Cette boulimie littéraire, il a fallut qu’elle prenne une nouvelle forme, la lecture à elle seule ne suffisait plus. Je devais, même mal, même déjà-dit, écrire dessus. Je me place ici sous le patronage des Notes sur la littérature de Theodor Adorno, sans imitation ni prétention, mais avec cette même envie : exprimer ces notes libres qui cliquettent et se cognent dans l’encéphale.

J’ai trébuché par par hasard sur Enrique Vila-Matas, puis je me suis enlisée, complètement, corps et âme. 
Tout à commencé par la  découverte de cette citation de Maurice Nadeau : « […] envahis par la littérature, devenue tout entier littérature, mais alors que le fils, définitivement bloqué, ne peut plus rien écrire, est devenu comme un Bartleby, le père ne voit plus la vie, n’éprouve plus de sentiments, n’agit plus, n’exerce plus son intelligence qu’à travers les auteurs qu’il a lus et qui parle par sa plume, lâchant pour tout et à toute occasion des flots de citations. Il est devenu tout entier littérature, plagiaire universel, incarnation vivante de tout ce qui été écrit depuis l’aube des temps » [01], qui m’amena au Mal de Montano, à Bartleby et Compagnie, à Abrégé d’histoire de la littérature portative et à tant d’autres. C’est ainsi que je compris que j’étais moi-même malade de littérature. 

Enrique Vila-Matas, romancier et essayiste espagnol hors catégorie, adopte une écriture à la fois anti-traditionnelle et provocatrice ayant pour thématique obsessionnelle la littérature. Cette dernière est déployée dans et pour chaque récit comme un exercice de virtuosité, devenant dispositifs (auto)réflexifs mêlant réel et fiction, mises en abyme transtextuelles infinies convoquant une multitude d’auteurs (notamment Franz Kafka, Maurice Blanchot et Robert Walser). 
L’un des romans les plus représentatifs de la littérature en trompe-l’œil d’Enrique Vila-Matas est sans doute Le Mal de Montano que Jean-Patrice Dupin résume comme suit : « Le fil du narrateur, Montano, est atteint d’une ‘’maladie’’ littéraire qui l’empêche de continuer à écrire, qui le transforme en ‘’agraphe tragique’’, et ceci après avoir publier un roman intitulé Plus jamais rien, consacré justement aux écrivains qui un jour, pour une raison ou pour une autre (ou pour aucune en particulier), renoncent à l’écriture. Désespéré par ce fait, le narrateur donne un nom à cette paralysie : ‘’le mal de Montano’’. Lui-même, qui se présente comme un célèbre critique littéraire, se sent atteint du même mal ; il est ‘’malade de littérature’’, ‘’saturé de livres et de citations’’ [à l’instar du scripteur de Roland Barthes], ne pense et ne s’exprime pratiquement que par des mots tirés d’autres livres et d’autres auteurs, mêlant sans discernement l’infirmité littéraire et la mort, jusqu’à ce qu’un des personnages les plus importants du livre, Tongoy, un sosie de Dracula, lui conseille de synthétiser ces deux questions en une seule : celle de la mort de la littérature – ce qui deviendra ‘’le mal de Montano de la littérature’’ » [02]. Ici, c’est le journal intime/personnel comme modalité d’écriture qui amène la dimension réflexive. En effet, le fait de parler du journal à l’intérieur même d’un journal – bien que fictif – instaure un effet de mise en abyme, de mise en miroir : le livre devient son propre commentaire, voire son propre sujet [03]. Cette modalité littéraire n’est pas pour le personnage une quête identitaire, une manière de savoir qui il est, mais plutôt un mécanisme lui permettant de savoir en quoi il est en train de se transformer [04]. Ce travail se conçoit en parallèle de la problématique de la mort – admissible – de la littérature : la solution pour éviter cet événement serait pour le narrateur de se transformer, de s’incarner dans la littérature pour devenir sa mémoire vivante à l’instar des hommes-livres du roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451. Cette problématique soulève et questionne également la mort de l’écrivain, qu’elle soit concrétisée dans un acte réel ou dans l’acte d’écrire – de ne plus écrire. Chez Enrique Vila-Matas, la mort n’a de sens que dans l’espace de l’écriture, c’est-à-dire que la mort individuelle devient l’objet d’une élaboration esthétique analogue à celle de l’œuvre [05], un ars moriendi : « l’écrivain est celui qui écrit pour pouvoir mourir et il est celui qui tient son pouvoir d’écriture d’une relation anticipée avec la mort » [06]. Pour l’auteur, c’est seulement grâce à la mort – en relation avec le texte – que l’écrivain peut devenir littérature, devenir mémoire, et ainsi continuer à vivre dans l’écriture des autres (avec la citation par exemple) : « Tous les écrivains ne font que continuer les derniers mots des autres. Les citations qui remplissent les œuvres de Vila-Matas apparaissent comme un moyen de faire œuvre en collaboration, de ressusciter des ‘’voix amies’’, de garder vive la mémoire des prédécesseurs. Ce qui compte pour Vila-Matas, comme pour le narrateur du Mal de Montano,  ce n’est pas tant d’achever des œuvres individuelles que de continuer l’esprit de la véritable littérature […] » [07]. L’écriture est alors une modalité de disparition (au sens blanchotien) qui permettra dans un même temps à l’auteur de s’éclipser, physiquement, personnellement, et de permettre aux autres auteurs de garder leurs ‘’voix’’, de continuer à exister à travers lui (un interécrivain), ce qui se traduit chez Enrique Vila-Matas par un jeu ambiguë, complexe et perméable d’échos intertextuels, doublé par un jeu de friction entre le réel et le fictionnel [08]. La mort de la figure de l’écrivain n’est en fait pas une fin, mais une transformation, une transposition de ce dernier.
L’auteur espagnol considère qu’un ‘’bon roman’’ doit forcément être métatextuel puisqu’il – doit – interroge[r] la littérature, il se place alors lui-même comme interécrivain et son œuvre comme un espace de réflexion sur la création [09] : « Walter Benjamin disait que, de nos jours, la seule œuvre vraiment dotée de sens – de sens critique également – devait être un collage de citations, de fragments, d’échos d’autres œuvres » [10]. Le livre comme espace de réflexion sur la création se trouve être un phénomène de transmission [11], c’est-à-dire que Vila-Matas initie et instaure un dialogue intertextuel à travers ses personnages – et à travers lui-même – qui va, pour reprendre les termes d’Annie Rioux et Simon Brousseau, élaborer un travail d’échange et de transformation sur le texte cité et alimenter une démarche essayistique et fictionnelle tout à la fois : l’intertexte est la mémoire que la littérature a d’elle-même [12]. Ce n’est plus seulement une mémoire littéraire que permet l’intertextualité, c’est aussi une mémoire de – son – [l’]histoire et, surtout, la refonte de cette dernier. Comme l’explique Judith Schlanger dans La mémoire des œuvres (1992), dans l’actualité de la mémoire (et par extension l’intertextualité), le passé n’est pas une distance, et le régime du voisinage n’est pas organisé par le calendrier, autrement dit, la mémoire culturelle n’est pas comme l’histoire, une durée séquentielle, mais une coexistence focalisée. L’action de citer, et donc la construction d’un ‘’récit mémoriel’’, vise implicitement une reconstruction de l’histoire – littéraire – grâce à l’enchâssement de références et de personnalités littéraires : « le texte qui cite agit également sur les textes cités […] [:] s’il est juste d’affirmer que les hypotextes convoqués viennent infléchir le sens et la construction du récit qui les accueille, il faut également observer que ce récit, à son tour, confère à ses hypotextes une place particulière dans l’élaboration du regard qu’il porte sur l’histoire » [13]. 

Il y avait les hommes-livres de Ray Bradbury, portant chacun un ouvrage, avec Enrique Vila-Matas il y a les hommes-Atlas, portant le poids de la littérature qui les précède. Des hommes devenus agraphes car trop plein de résidus culturels, paralysés dans leurs bibliothèques mentales. Et pourtant, ils existent toujours, aux flux des citations et des lectures, sous forme de résidus culturels, à la manière du Docteur Pasavento : « C’est l’histoire de quelqu’un qui maintenant s’en va, mais qui reste, mais qui s’en va. Pourtant il revient » [14].

[01] – Journal en public, Maurice Nadeau, à propos du Mal de Montano
[02] – https://www.larevuedesressources.org/a-propos-du-mal-de-montano-de-enrique-vila-matas,251.html
[03] – Ibid
[04] – Le mal de Montano, Enrique Vila-Matas, Bourgois, 2012
[05] – Les derniers mots. Fin de vie et fin de la littérature dans l’œuvre d’Enrique Vila-Matas, Marcos Eymar, dans temps zéro, Nº 03, 2010. URL : http://tempszero.contemporain.info/document510
[06] – Maurice Blanchot
[07] – Les derniers mots. Fin de vie et fin de la littérature dans l’œuvre d’Enrique Vila-Matas, Marcos Eymar, dans temps zéro, Nº 03, 2010. URL : http://tempszero.contemporain.info/document510
[08] – Disparaître dans la fiction. La traversée du miroir du Docteur Pasavento, Charline Pluvinet, dans temps zéro, Nº 03, 2010. URL : http://tempszero.contemporain.info/document506
[09] – De la quête de soi à la quête du récit. Une lecture de El Viaje vertical d’Enrique Vila-Matas, Roxana Nadim, dans temps zéro, Nº 03, 2010. URL : http://tempszero.contemporain.info/document504
[10] – Annexe — Entrevue inédite avec Enrique Vila-Matas, Robert Derain, dans temps zéro, Nº 03, 2010. URL : http://tempszero.contemporain.info/document529
[11] – Quand la littérature se souvient d’elle-même. Les masques d’une mémoire française dans Paris ne finit jamais d’Enrique Vila-Matas, Annie Rioux et Simon Brousseau, dans temps zéro, Nº 03. URL : http://tempszero.contemporain.info/document508
[12] – Ibid
[13] – Ibid
[14] – Docteur Pasavento, Enrique Vila-Matas, Points, 2013