Notes (éparses) sur la Littérature – Les yeux fermés de Louis-Ferdinand Céline

À l’origine, des réflexions éclaires, des mots dispersés à tout support d’écriture, des nuits blanches à tourner des pages moins blanches, à refermer des livres pour en réouvrir de nouveaux. Cette boulimie littéraire, il a fallut qu’elle prenne une nouvelle forme, la lecture à elle seule ne suffisait plus. Je devais, même mal, même déjà-dit, écrire dessus. Je me place ici sous le patronage des Notes sur la littérature de Theodor Adorno, sans imitation ni prétention, mais avec cette même envie : exprimer ces notes libres qui cliquettent et se cognent dans l’encéphale.

 

En 1932, une brique de papier dans la mare. Elle fait du bruit et du tapage car ces plus de 600 pages de vérités romancées dérangent par leur crudité suintant le vice, la lâcheté, l’anti-héroïsme. 

Qualifiée de grossière et obscène par ses détracteurs, l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline est en fait simplement l’odyssée d’un homme, son errance quasi autobiographique. Nous sommes pourtant prévenus dès les premières pages de Voyage au bout de la nuit – deux fois même ! – d’une part avec quatre vers de la Chanson des Gardes Suisses de 1793, d’autre part avec la ligne clôturant ce que l’on pourrait appeler un avant-propos  : « C’est de l’autre côté de la vie ». Céline nous stipule bien qu’il s’agit d’imaginaire, de roman, d’histoires sorties de sa tête qui a tant de choses à oublier, de littérature donc. 

Ce premier rejet peut, d’une certaine façon, présager celui de la fin des années 30 où l’auteur s’abaisse à l’écriture de pamphlets antisémites, à un rapprochement vers plusieurs groupes d’extrême-droite, puis à l’écriture de plusieurs romans pro-nazis. À partir de ces années, la rupture est totale, les mots et les paroles de Céline sont inexcusables et illisibles. 

L’oeuvre dérange parce qu’elle remémore la période pas si lointaine de la Première Guerre Mondiale, sa brutalité et son effroi pas encore cicatrisées. Voyage au bout de la nuit, c’est avant tout le récit de la condition (in)humaine du pendant et de l’après-guerre, une dissection viscérale de laquelle transpire la pourriture des corps, des mentalités, des gueules cassées à l’intérieur à tout bout de champ. Les hommes ne sont plus des hommes, se sont des pantomimes becketiennes absurdes, pas vraiment vivantes mais pas vraiment mortes non plus. Céline, grimé sous les traits du narrateur Ferdinand Bardamu, rencontre des personnages tout droit sortis de tableaux de Jérôme Bosch. Lui-même en est un, mais c’est par ses yeux et sa pensée que nous les heurtons ou qu’ils se heurtent à nous. L’auteur rend cette expérience possible grâce au style singulier qu’il met en place, mélange de langage parlé et d’argot. Nous sommes fasse à une écriture vive, tranchante, ponctuée, une écriture qui n’a pas peur des mots et des formules acérées. Il n’y a pas de filtres ou d’écrans, il s’agit d’un genre de non-respect du lecteur à qui l’on balance de but en blanc la réalité de sa condition et de celle du monde dans lequel il tente de se mouvoir. Il se débat car il ne veut pas la lire cette réalité, il ne veut pas qu’on lui balance ce qu’il voudrait ne pas savoir. 

Voyage au bout de la nuit, c’est la critique de l’humanité. Il n’y a pas de solutions, l’espoir se compte en lignes et se retrouve vite détruit. Il y a seulement le constat d’un homme qui a fait le choix de transposer ce qu’il a vécu ou observé, qui voudrait fermer les yeux, mais qui ne peut pas car même dans la pénombre de ses paupières, même au bout de la nuit, il y a les images d’une existence en décomposition.