Notes (éparses) sur la Littérature – L’imprenable Citadelle

À l’origine, des réflexions éclaires, des mots dispersés à tout support d’écriture, des nuits blanches à tourner des pages moins blanches, à refermer des livres pour en réouvrir de nouveaux. Cette boulimie littéraire, il a fallut qu’elle prenne une nouvelle forme, la lecture à elle seule ne suffisait plus. Je devais, même mal, même déjà-dit, écrire dessus. Je me place ici sous le patronage des Notes sur la littérature de Theodor Adorno, sans imitation ni prétention, mais avec cette même envie : exprimer ces notes libres qui cliquettent et se cognent dans l’encéphale.

 

J’ai parcouru bon nombre de territoires papiers de tout bord, formés de mots, d’imaginaire et de kilomètres d’encre. Parmi ces briques de feuilles reliées, il y en a une qui s’empoussière depuis des années, gisant là presque sans vie. Cette citadelle quasi imprenable est l’oeuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, l’oeuvre d’une vie de méditations, de réflexions sur le monde et sur lui-même, autrement dit, la tentative d’élaborer et de construire une sagesse humaniste, un rempart inviolable. 

L’infinissable Citadelle, restée à l’état de brouillon dactylographié, a été mise en forme et publiée à titre posthume par l’éditeur en 1948. Ici, l’auteur se transpose sous les traits d’un seigneur berbère évoquant à son fils les leçons que son père lui donna  afin de faire de lui un homme et un roi, abordant densément des grands thèmes relatifs à la condition humaine mais aussi ses croyances – humanistes – personnelles.

La citadelle, c’est l’homme-humaniste pur, l’homme-sage en devenir qui se dresse au fur et à mesure des années et des expériences vécues, une pierre après l’autre.

Je vois un feuillet corné vers le milieu de l’ouvrage, et je me demande pourquoi je n’ai pas pu continuer, mais surtout comment j’ai pu arriver jusque là. Car c’est mon corps tout entier qui rejette Citadelle, comme un ennemi envahissant. Mon esprit dresse des remparts pour se protéger, et pourtant, c’est une lutte qui perdure dans mes nuits et mes rêves, une bataille cérébrale au creux d’un oreiller. Je me demande alors pourquoi ce livre, pourquoi mon corps se mobilise entièrement contre celui-ci particulièrement et sa teneur. Je suis venue à bout d’autres briques bien plus hermétiques, de territoires bien plus complexes. 

Quand je m’endors, je deviens seigneur berbère, c’est-à-dire Antoine de Saint-Exupéry, une vie an/intérieure onirique me hante.  Ses réflexions voudraient croiser les miennes ou les prolonger. Ma citadelle résiste quelque part dans un désert nocturne, la pierre contre la pierre submergée au fil des heures sableuses du sommeil. Et au matin, aucune trace, seulement des cernes et des pages tournées, puis la promesse faite à moi-même de ne plus ouvrir la citadelle des autres.