Notes (éparses) sur la Littérature – Samuel Beckett, rire et sombrer

À l’origine, des réflexions éclaires, des mots dispersés à tout support d’écriture, des nuits blanches à tourner des pages moins blanches, à refermer des livres pour en réouvrir de nouveaux. Cette boulimie littéraire, il a fallut qu’elle prenne une nouvelle forme, la lecture à elle seule ne suffisait plus. Je devais, même mal, même déjà-dit, écrire dessus. Je me place ici sous le patronage des Notes sur la littérature de Theodor Adorno, sans imitation ni prétention, mais avec cette même envie : exprimer ces notes libres qui cliquettent et se cognent dans l’encéphale.

Samuel Beckett, à la fois écrivain, dramaturge, poète et scénariste de la « destitution de l’homme moderne », est re.connu pour son oeuvre sobre et dépouillé, son pessimisme face à la condition humaine, et de manière plus générale, face à l’Humanité.
C’est aussi un travail sur le langage que nous propose l’auteur au fil des années, un travail de style au service des thèmes ou des propos qu’il traite : une langue lapidaire et minimale pour une humanité sans avenir.
Ce paysage désolé, Samuel Beckett l’aborde avec un humour qui lui est propre afin de contrecarrer l’absurdité de l’existence, de désamorcer la peur, l’angoisse. Pourtant, c’est une lecture atroce puisque l’auteur nous impose un face à face avec cette condition in.humaine, avec nous-même, et on ne peut s’empêcher de sourire : on rit du mal des autres, mais on rit aussi de nous-même.
Ce n’est pas un cri de désespoir, mais un rire, un rire qui éclate et empli tout l’espace, tout le temps, un rire bien plus terrible qu’un cri. Il se heurte dans les huis clos imposés, venant rebondir sur ces personnages qui n’en ont que le nom, tour à tour : il résonne dans les poubelles occupées par Nagg et Nell, sciures humaines ; se pend à l’arbre où attendent Vlad et Estragon, un Godot inespéré ; se meurt avec Malone et sa mélancolie amnésique. Surtout, ce rire innommable retenti dans notre corps, se frayant un chemin jusqu’à notre bouche pour vibrer dans l’air. On rit pour ne pas s’identifier à ces êtres, ces rebuts, qui s’agitent pour ne pas mourir, qui rampent pour espérer encore un peu. On rit pour ne pas sombrer.