Opicinus de Canistris : égocartographie mentale tourmentée

Au détour d’une page — et début — de Suicides exemplaires d’Enrique Vila-Matas, je découvre l’existence d’une figure singulière, oubliée durant plusieurs siècles. C’est celle de l’intriguant ecclésiastique italien Opicinus de Canistris « dont l’obsession majeure consistait à interpréter la signification des cartes de géographie en y projetant son propre monde intérieur — il se bornait à dessiner le contour des côtes méditerranéennes dans toutes leurs dimensions pour superposer parfois deux orientations différentes du même tracé et représenter sur ces compositions des personnages de sa vie ou y coucher ses opinions sur les questions les plus diverses —, c’est-à-dire laisser le lecteur projeter son propre monde intérieur sur la carte littéraire secrète de l’itinéraire moral ici même suicidé-né » [01]. Lignes tout aussi intrigantes puisqu’elles clôturent le premier chapitre de l’auteur espagnol, un chapitre au titre révélateur, sans le savoir, quant à l’ ‘’œuvre’’ d’Opicinus : Voyager, perdre des pays.
Avant de décortiquer son art égocartographique [02] hermétique et ésotérique, et afin de mieux appréhender la pensée du prêtre italien, nous commencerons par revenir sur sa vie, son éducation et itinéraire géographique.

Opicinus de Canistris reçu, dès l’âge de six ans, une formation éclectique à teneur encyclopédique ainsi qu’une vaste culture mnémonique. Il développe un intérêt précoce — doublé par un talent naturel — pour le dessin qu’il découvre à Gênes, où sa famille fuit après la prise de Pavie en 1315 par les gibelins, grâce à un emploi d’apprenti enlumineur, il se spécialise même dans la cartographie à compter de ses 20 ans. C’est en 1318, après être retourné à Pavie, qu’Opicinus devient clerc de la cathédrale de cette même ville, il y suit également des cours de théologie avant d’être, en 1320, ordonné à Parme, puis d’obtenir en 1323 une cure à Pavie — à la chapelle Santa Maria. À partir de 1319, il écrit plusieurs traités religieux, c’est d’ailleurs l’un d’eux — De preeminenta spirituals imperii —, affirmant la supériorité du pape sur l’empereur, qui le conduit à s’enfuir de nouveau de Pavie en 1328. L’ecclésiastique arrive à Avignon — fief de la cour pontificale — en 1329 où il se fait remarquer par le pape Jean XXII, ce qui lui permettra d’accéder au poste de scribe à la Pénitencerie apostolique l’année suivante. Cette nomination est cependant contestée pour l’évêque de Pavie, ce dernier intente même un procès à l’encontre d’Opicinus. L’année 1334 est déterminante dans la vie de ce dernier, en effet, victime d’une ‘’maladie’’ dont les symptômes laissent supposer une ‘’bouffée délirante’’ ou une ‘’crise psychotique’’, celle-ci va être le déclencheur des ‘’expérimentations visionnaires’’ [03] initiées en 1335 avec le Palatinus latines 1993, suivi, en 1337, par le Vaticanus latines 6435, à teneur autobiographique :

  • Le manuscrit du Palatinus latinus 1993, identifié en 1913 par Fritz Saxl, a fait l’objet d’une étude par Richard Salomon en 1936 comportant une édition partielle du document et des commentaires. Il est composé de 52 grandes planches sur parchemin (utilisées recto-verso) en couleur. L’essentiel de ces planches semblent datées des années 1335-1336. Les compositions sont complexes, en majorité des cercles ou ellipses ornés de citations bibliques, de calendriers et de symboles divers : signes du zodiaque, planètes, prophètes, apôtres métaux, etc. Souvent, une carte — entière ou sporadique — étaye la composition, des personnages complétant le dispositif — souvent emboités les uns dans les autres.
  • Le manuscrit du Vaticanus latinus 6435, rédigé entre juin et novembre 1337, est identifié par Roberto Almagià pendant la Seconde Guerre mondiale. Le manuscrit à, lui aussi, fait l’objet d’une édition-traduction par la médiéviste Muriel Laharie et le psychiatre Guy Roux en 1997. Leur interprétation est toutefois contestée par l’historien Sylvain Piron dans son ouvrage La dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris (2015). Le manuscrit est présenté sous la forme d’un codex regroupant 87 folios : des textes écrits dans la première moitié, des textes et dessins — souvent cartographiques — dans la deuxième. L’ensemble s’apparente à un journal autobiographique et met en scène des cartes (en couleur) anthropomorphes du bassin méditerranéen où cohabitent et se mêlent personnages, monstres et animaux.

Les deux manuscrits — conservés à la Bibliothèque Apostolique vaticane — d’Opicinus de Canistris sont (re)découverts au cours du XXe siècle et font, aujourd’hui encore, débat quant à leurs interprétations comme le souligne Florence Hénaut : « […] bien qu’Opicinus n’ait pas fait l’objet de nombreuses monographies, les manuscrits du prêtre ont pourtant suscité l’intérêt des chercheurs et constitué des objets de recherche en constante évolution. Celle-ci ont été menées suivant plusieurs logiques, notamment à travers le prisme de l’histoire de l’art et de la psychiatrie dès les années 1930-1950, mais aussi à travers celui de l’histoire culturelle, de l’histoire des mentalités ou de l’histoire scientifique dès les années 1980. Les œuvres d’Opicinus se sont ainsi retrouvées au centre d’un débat à deux niveaux : d’une part entre les psychiatres qui tentent de distinguer la pathologie dont souffre le prêtre, d’autre part entre les chercheurs qui rejettent une analyse purement psychologique de ses œuvres au profit d’une recherche historique et culturelle » [04].

Comment situer Opicinus parmi les auteurs ayant fait œuvre géographique et/ou cartographique à son époque ? Le rattache-t-il à la tradition des mappemondes traditionnelles (de formes sphériques, portant des noms de lieux et de terres habitées et conçues comme un résumé de l’histoire universelle) ? Que connaît-il des cartes marines récentes (dessinant avec précision le tracé des côtes méditerranéennes, car destinés aux marchands et aux marins) ? Décèle-t-on des influences particulières ou bien Opicinus a-t-il synthétisé ses sources ? Fait-il œuvre originale et, si oui, pourquoi ? 

Une cartographie « à la folie ». Le journal d’Opicinus de Canistris (Bibliothèque Apostolique vaticane, Vaticanus latinus 6435, Muriel Laharie

Dans son ouvrage La dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, paru en 2015, Sylvain Piron cherche à rendre compréhensible l’objet illustré hermétique laissé par le prêtre, produit dans la folie de ce dernier. Aussi, l’auteur questionne la place de l’historien face à un tel objet. Pour ce faire, il propose de « retrouver la cohérence et tout le lien qui unit ces étranges dessins d’Opicino de Canistris, personnage souffrant, et la société dans laquelle il se meut et existe » [05], c’est-à-dire, d’une part, examiner et révéler les tensions, les dynamiques sociétales dans lesquelles s’inscrivent les textes et dessins de l’ecclésiastique, et, d’autre part, comment les connaissances historiques — et culturelles — actuelles servent à la compréhension de tels objets singuliers. Ces derniers sont soumis au double bind, à la fois une situation individuelle insurmontable et, dans un même temps, l’influence de tensions sociales : « Les images d’Opicinus sont des allégories en ce que leur signification semble différer de leur contenu explicite. Les oppositions entre les continents et la mer, entre les côtés positif et négatif de la carte, entre l’intérieur et l’extérieur, représentent probablement une allégorie de la lutte entre éléments contraires (le divin et le démoniaque). Mais dans cette lutte, les oppositions apparaissent si inextricablement liées qu’il est impossible d’apercevoir l’une sans supposer l’autre. La simplicité binaire de la lutte n’est donc qu’apparente. Les dessins d’Opicinus donnent à voir à quel point elle est complexe » [06]. En fait, les angoisses exprimées par Opicinus sont symptomatiques du morcellement de la société chrétienne de son époque : « Les symptômes individuels sont en effet aussi des symptômes révélateurs de structurations collectives. Opicino réinvestit en effet les innovations et les manières graphiques de ses contemporains immédiat, quoiqu’il les mobilise pour une entreprise très différente des développements majoritaires de la culture visuelle de son époque. D’autre part, tout en prenant en compte l’écart produit par la souffrance psychique, Sylvain Piron la considère comme une loupe braquée sur les tensions sociales et ecclésiales. À travers ces documents, on lit non seulement les déchirures internes d’Opicino, mais aussi les forces sociales qui sont en jeu, et qui produisent ou donnent corps à ces déchirures. En somme, ces objets sont des documents pour l’historien » [07]. Il est important de souligner que, avant sa ‘’schizophrénie de l’Église’’, Opicinus de Canistris — dès qu’il devient prêtre — ne cesse de se soucier de l’impossibilité d’être digne de sa fonction puisqu’il se sait pécheur et actif dans les vicissitudes de son siècle. Sa psychose n’a fait qu’accentuer et générer une réponse à ces tourments en intériorisant « à l’extrême les contradictions du christianisme médiéval (des saints sacrements administrés par des prêtres en état de péché, une Église aux richesses colossales en charge de transmettre l’idéal de pauvreté du Christ, un appel officiel à l’humilité des religieux obsédés par leurs ambitions carriéristes à la cours des Papes » [08]. Les objets-réponses qu’Opicinus produit tendent à chercher et trouver « un retour à l’unicité d’un corps collectif » [09].
Ce qui rend l’ ‘’œuvre’’ du prêtre singulière, c’est la maîtrise et l’utilisation exacerbée, extrême, des connaissances et outils de son époque. En effet, il connait parfaitement les savoirs-faire et symbolisations analogistes typiques du XIVe siècle : inventions étymologiques, associations phonétiques, attention aux coïncidences de dates, signes zodiacales, géométrisation de l’espace, transposition d’un espace dans un autre ou encore rapports d’homologie entres différentes échelles [10]. Il dépasse, tout bonnement, des pratique collectives de son temps.

Les objets cartographiques d’Opicinus de Canistris sont autant d’outils pour l’historien qu’une œuvre en elle-même, mais c’est aussi un outil d’une grande valeur pour bien d’autres disciplines comme la psychiatrie. Selon Florence Hénaut : « La folie, de par la richesse et l’ambivalence de ses significations, constitue de fait un objet d’étude problématique. Sa multiplicité sémantique a conduit de nombreux chercheurs à s’intéresser de manière privilégiée à une acception restreinte selon leur discipline et leur sensibilité. Alors que les médecins et plus particulièrement les psychologues et les psychiatres se sont naturellement attachés à la dimension pathologique de la folie, les philosophes, les sociologues, les anthropologues et les historiens ont étudié cet objet en tant que négatif de la raison et figure littéraire ou dans la perspective plus large du rapport entre la maladie et la société propre aux sciences sociales » [11]. Comme nous l’avons vu, Opicinus « intéresse l’historien moins comme individu malade et anormal que comme phénomène de son temps ; son malaise intérieur reflète, en effet, les tendances et les conditions bien précises et historiquement déterminées de la formation de l’individualité » [12], il se place comme le reflet, le miroir des mentalités et de la culture de son époque. L’aspect spirituel de sa démarche, mis au service d’un enseignement moral et spirituel, se rapproche beaucoup de l’encyclopédie moralisée Reductorium morale de Pierre Bersuire : Opicinus « attribue un nouveau sens au monde sous la forme d’un combat eschatologique entre le Bien et le Mal et propose ‘’une approche complexe certes, mais cohérente de la nature humaine’’ » [13]. Pour le prêtre, sa maladie de 1334 est à voir comme une Mort et une Renaissance, il pense être alors doté d’une mission divine quant à la création d’un opus à porté prophétique, réalisé sous la dictée de Dieu. Cette ‘’révélation du mystère’’ [14] concède à l’ecclésiastique une « sagesse spirituelle supérieure qu’il estime devoir transmettre et partager » [15].
Dans la création de cette théologie personnelle, Opicinus de Canistris distingue trois dimensions de l’Église :

  • L’Église actuelle (ou charnelle), qui se situe au plus bas de la hiérarchie inventée par le prêtre : « le premier est systématiquement dévalorisé puisqu’il apparaît comme le symbole de la faiblesse des hommes (l’attachement aux choses terrestres, aux charges ecclésiastiques et à la valorisation individuelle dont les représentant de l’Église et les fidèles doivent définitivement se débarrasser pour atteindre la seconde étape ou seconde dimensions de l’Église) » [16].
  • L’Église du miroir, « conçue comme une étape intermédiaire permettant d’accéder à la véritable spiritualité. De part sa place et sa fonction au sein du système opicinien, cette dimension de l’Église qui apparaît comme une transition indispensable à la progression de l’institution et des fidèles, s’apparente à la notion de ‘’révélation du mystère’’ : il s’agit de percevoir un degré supérieur de la réalité et des mystères de Dieu grâce à une compréhension qui dépasse celle de l’expérience religieuse traditionnelle. Ainsi la métaphore du miroir et de la réflexion fait écho, de par son symbolisme, au champ lexical de la vue et du regard. […] Le choix de cet objet comme symbole de médiation n’est pas un hasard puisque le miroir est par excellence ce qui représente l’entre-deux, la relation ou le passage d’un état à l’autre. […] Dans le contexte de l’essor que connaît l’optique au XIIIe siècle, le miroir se voit attribué de nombreuses qualités qui traduise un déplacement de sa fonction d’objet du quotidien vers un symbole de la connaissance, de la création et de la médiation entre le visible et l’invisible. Le miroir — qui donne à voir le monde dans un espace réduit — acquiert des qualités de synthèses, de totalisation et, par extension, d’ordonnancement. C’est d’ailleurs pour cette raison que plusieurs traités encyclopédiques ayant pour but l’édification de sommes de connaissances ont été intitulés speculum. De la même façon, la figure du miroir apparaît comme un moyen pour Opicinus de rassembler et synthétiser les connaissances spirituelles qu’il a pu acquérir grâce à Dieu afin de les révéler aux Faibles lors de la transition du miroir et de leur offrir ainsi l’accès à la condition des Parfaits. […] Opicinus pose donc la question de la valeur que l’on peut accorder à la réalité puisqu’il fait du miroir un instrument qui permet d’examiner l’adéquation entre une chose et sa représentation, ‘’à la fois une identité et une différence’’, révélant ainsi ‘’une inadéquation entre l’être et sa représentation’’. […] En présentant le réel de façon indirecte, le miroir permet également de suppléer aux imperfections du regard et de révéler le divin » [17].
  • L’Église universelle (ou des Parfaits), « représente l’aboutissement de la démarche d’Opicinus et de son idéal religieux. Ici l’emploi du terme ‘’universel’’ renvoie non seulement à la dimension œcuménique de l’Église administrée par le Pape, mais aussi à l’Église céleste et au royaume de Dieu. La démarche ascétique proposée par le prêtre trouve ainsi son aboutissement dans une contemplation béatifique de l’Église universelle. Pour Opicinus, cette dernière est l’étape ultime. Elle se présente comme la dimension invisible de toute réalité et toute chose mais possède néanmoins une valeur et une authenticité qui transcendent les préoccupations, les attentes et la foi littérale des faibles » [18].

Le délire théologique d’Opicinus — représenter formellement par des personnages — se calque, se superpose, dans ses dessins à des cartes, en fait ces sont éléments indissociables. Comme nous l’avons vu, le prêtre s’inscrit dans la représentation traditionnelle médiévale de l’espace terrestre de ses contemporains : « […] leurs principes de représentation géographique sont adaptés à l’héritage biblique et à la finalité chrétienne ; et leurs documents contiennent de nombreuses représentations fantasmagoriques et surnaturelles » [19]. Toutefois, « […] le scribe n’est pas le premier à mélanger des éléments cartographiques anciens et nouveaux : quelques années auparavant, le Liber secretorum fidelium crucis de Marino Sanudo, le Compendium pendium ou Chronologia Magnor (1329-1334) et le De mapa mundi de Paulin de Venise, ainsi que l’atlas géographique de Petrus Vesconte représentent le fruit d’une collaboration s’appuyant sur des modèles en partie communs : on trouve dans leurs œuvres des mappemondes, des cartes régionales et des cartes marines, des descriptions historiques et géographiques, bref, ces trois auteurs incarnent la transition qui s’opère en ce début du XIVe siècle entre anciennes et nouvelles cartes. Opicinus s’inspire très vraisemblablement de ces manuscrits tout récents et en propose une synthèse très personnelle car, travaillant pour lui seul, il les utilise de manière particulièrement originale : il ne fait pas œuvre de géographe ni de cartographe, il utilise la géographie et la cartographie » [20]. Il en va de même pour l’aspect anthropomorphe des objets que l’ecclésiastique produit : « Depuis l’Antiquité, on établissait des correspondances entre le corps et la géographie ; Opicinus reprend à son compte cet héritage. […] La théorie de l’homme-microcosme courante à l’époque — selon laquelle l’homme-microcosme reflète en miniature l’univers ou macrocosme — imprègne aussi la pensée du prêtre. Mais Opicinus va beaucoup plus loin : il utilise un procédé classique chez les psychotiques atteints de mégalomanie et qui projettent leur image corporelle à l’échelle du cosmos. Il s’agit d’une stratégie pathologique de l’occupation de l’espace ; le scribe psychotique, en se trouvant omniprésent dans ses schémas géographiques, a franchi la limite entre microcosme et macrocosme, et se met au centre du temps et du monde. […] Cette dilatation cosmique de l’identité d’Opicinus, liée à une dilatation de son image corporelle, se traduit en même temps par des identifications multiples, dont les identifications géographiques sont une composante importante » [21]. Opicinus de Canistris incarne une transition singulière, il relève d’une ambivalence, d’un intervalle, à la fois ancré dans son époque mais, dans un même temps, en décalage. Il fait aussi office de précurseur puisque « les cartes anthropomorphiques fleuriront dans les décennies et les siècles suivants, sous des formes très variées — leurs auteurs ignorant qu’un scribe du XIVe siècle avait été, en secret, un pionnier en la matière » [22].

Étonnamment fidèles à la réalité, enchâssées dans des grilles connues de portulans, ces cartes minutieusement exécutées et augmentées de légendes, textes bibliques ou commentaires personnels, sont imbriquées les unes dans les autres. Les jeux entre les plans, les emboîtements des continents et des mers, les réflexions exactes ou différées de figures représentées, surprennent et désorientent la perception du spectateur. En s’y accoutumant, celui-ci commence toutefois à reconnaître dans ces cartes les corps humains, dans les corps les cartes, et — dans cette espèce de va-et-vient permanent — il arrive à identifier des détails jusqu’aux plus obscènes. 

Les cartes incarnées d’Opicinus de Canistris. D’étranges allégories de l’Europe et de l’Afrique, Monika Marczuk

Le Vaticanus latinus 6435 comporte un mélange de formes géométriques, cartographiques et humaines, toutes enchâssées, disposer en strate les unes avec les autres. La part textuelle est tout aussi importante, et se superpose aux formes, venant de ce fait ajouter une couche supplémentaire aux compositions. Ces textes, en latin, couvrent plusieurs thèmes notamment autobiographiques et ecclésiologiques. Les dessins, eux, comportent essentiellement des schémas symboliques ou réalistes — personnages, saints, monstres, animaux réels ou mythiques — s’accumulant sur des cartes. Muriel Laharie, qui a étudié le manuscrit pendant dix ans, décrit ce dernier comme suit : « Dépourvu de titre et de plan, le Vaticanus présente un contenu disparate et touche à tous les domaines : théologie, astronomie, littérature, médecine, vie quotidienne… Mais la géographie et la cartographie occupent une place prépondérante. Les allusions géographiques commencent dès le début du texte et sont présentes dans deux des trois croquis géométriques de la première moitié du manuscrit. Les cartes anthropomorphes proprement dites n’apparaissent que dans la deuxième moitié ; on en compte vingt-trois […] [23]. Pour bien appréhender cette ‘’topographie intérieure’’ [24], il faut bien saisir l’importance de sa place de scribe à la Pénitencerie apostolique, lieu qui lui fourni tous le matériel — cartographique, culturel, religieux, etc — dont il a besoin, ainsi que l’intimité nécessaire pour réaliser ses objets atypiques. Hors, cette même Pénitencerie est aussi la source même où Opicinus peut nourrir les délires qui l’habitent.
Concernant les personnages hantant les parchemins du prêtre, nous pouvons retrouver les principaux sur les cartes V.6 et V.25 :

— La carte V.6, réalisé en 1337, est la première carte anthropomorphe du Vaticanus latinus 6435. Elle présente quatre des cinq personnages récurrents de l’ensemble du codex :

  • La tarasque : animal fabuleux appartenant à la légende médiévale, sensé faire rage dans le Rhône. À cette époque, l’élément marin a une symbolique équivoque — autant bienfaisante que malfaisante —, c’est aussi une image de l’inconscient. Pour Opicinus, c’est un élément malveillant : « L’estomac de la tarasque avale tous les vices de la chair ».
  • L’Europe : entité représentant la ‘’Maior Europa’’ (Grande Europe)
  • Le diable méditerranéen : assimilé par Opicinus à la ‘’semence diabolique’’ qui ‘’divise le fils de l’homme en petite Afrique et petite Europe, avec un fragment de l’Asie stérile’’. De part sa couleur, il renvoie à la tarasque maléfique et mauvaise.
  • L’Afrique : entité renvoyant à la ‘’Maior Afrique’’ (Grande Afrique), par opposition à la ‘’Maior Europa’’. Elle forment un couple antithétique avec l’Europe et sont, le plus souvent, autant présentes l’une que l’autre — toutes deux tantôt masculines, tantôt féminines. Elle est généralement considérée comme mauvaise.

— La carte V.25, quant à elle, nous présente, d’une part, les personnages déjà montrés dans la carte V.6 et, d’autre part, certaines variations et ajouts :

  • L’Asie opicinienne : Opicinus s’identifie à ce continent qui renvoie à l’astre solaire, autrement dit, le Soleil correspond, pour l’ecclésiastique, au ‘’Seigneur Christ et Pape’’ ainsi qu’à ‘’la perfection spirituelle’’. Cette représentation montre les prétentions du prêtre à être Pape, a incarner la figure christique, c’est un autoportrait divinisé : Opicinus se proclame maître de l’univers. Pour Muriel Laharie « [Opicinus] ne s’intéresse qu’à ce qui peut servir le délire gigantesque qui l’habite et qui s’accompagne d’une dilatation cosmique de son identité. Comme tous les psychotiques atteints de mégalomanie, il projette son image corporelle à l’échelle d’une région, d’un pays, d’une partie du monde ou du cosmos : il s’agit d’une stratégie pathologique de l’occupation de l’espace. Il s’agit là d’une exagération pathologique de la théorie de l’homme-microcosme courante à l’époque […] » [25]. L’Asie, étant située à l’est — du côté de soleil levant, de la Terre sainte et du Paradis — personnifie, pour Opicinus, le Bien et la perfection de la sainteté de Dieu.
  • Les acteurs de la carte renversée en bas : « Une note indique que cette Europe correspond à ‘’la déconfiture du Temple du Seigneur dont les fleuves se changent en sang corruptible. Voici les nombreuses déchirures, l’écrasement important des membres et des os (c’est-à-dire les humiliations et les problèmes rencontrés autrefois par Opicinus. […] Il s’agit encore une fois d’une ‘’bonne Europe’’, montrant [le prêtre] identifié en Christ vivant sa Passion. […] Séparant l’Europe et l’Afrique et dominée par l’Asie, la silhouette du diable méditerranéen […] correspond à l’image du petit diable méditerranéen de V.6 mais en plus complet » [26].

Muriel Laharie conclut que « [les] cartes V.6 et V.25, complexes et originales, fruits d’une manipulation de l’espace particulièrement astucieuse, représentent des figures emblématiques du délire mégalomanie et manichéen d’Opicinus : les identifications groupées et globalisantes qu’elles proposent servent l’illusion de toute puissance de leur auteur ; et leur servent l’illusion de toute puissance de leur auteur ; et leur anthropomorphisme permet à Opicinus de spatialiser le Bien et le Mal. On ne peut être qu’admiratif devant l’intelligence, la culture, l’imagination et la mobilité de l’esprit de ce prêtre. Son indiscutable créativité démontre l’inanité des préjugés selon lesquels les malades mentaux seraient intellectuellement et artistiquement diminués. Ainsi ces cartes anthropomorphes, les premières connues à ce jour, nous renseignent à la fois sur la géographie et la cartographie de l’époque, d’une part, et sur les moyens d’expression de la psychose (qui présentent des invariants dans la longue durée), d’autre part. Leur consultation nous rappelle des mondes familier tout en nous ouvrant des horizons inconnus, aux confins de la réalité et de l’inconscient » [27].
Pour Thierry Joliveau, et d’après l’ouvrage de Sylvain Piron, « [quand] Opicinus superpose les cartes de l’Europe et de la Méditerranée avec des cartes de la Lombardie et des plans de Pavie, il fait coïncider dans une géographie symbolique l’espace de la chrétienté et les lieux de sa propre vie, son destin personnel étant étroitement déterminé par le conflit entre la Papauté et l’Empire. La cartographie est omniprésente chez Opicinus, sous des formes souvent plus discrètes que les cartes anthropomorphes les plus connues. À un Opicinus écartelé par ses conflits et ses doutes, la cartographie fournit ce que Piron appelle ‘’un escabeau spirituel’’. Elle fait coexister et unifie graphiquement ‘’des plans de représentations hétérogènes’’ transformant en ‘’significations intellectuelles’’ des ‘’images charnelles’’. Il s’élève ainsi du monde visible et matériel vers le monde invisible et spirituel. Disposant autoportrait, figures saintes et personnages religieux sur des cartes à différentes échelles, il associe son corps personnel, le corps de l’Europe et le corps de l’Église dans des schémas qui restent encore largement obscurs […] » [28].
De manière générale, les représentations dites ‘’positives’’ ou ‘’bienveillantes’’ sont toujours en lien avec Opicinus, et le représente souvent. Celles dites ‘’mauvaises’’ ou ‘’malveillantes’’ mettent en lumière soit les ‘’mauvais’’ côtés du prêtre, soit son délire de persécution : le Pape Benoît XII, les habitants de Pavie ou les ‘’hommes charnels’’ en général.
Cette tentative d’écriture cartographique du soi [29] est, pour Florence Hénaut, « en quelque sorte une protection et une atténuation de son fantasme de destruction totale » [30], sinon un outil thérapeutique [31] car en effet, la notion d’examen de conscience est omniprésente tout au long du Vaticanus latinus 6435, à la fois dans le dessein d’idéal religieux opicinien que sont les trois dimensions de l’Église mentionnées plus haut (notamment le concept de l’Église miroir), et dans l’application de ces dimensions sur Opicinus lui-même. Le manuscrit peut être comparé à un ‘’carnet de réflexions’’ dans lequel l’ecclésiastique réalise son examen de conscience, il écrit : « Chacun doit analyser sa vie sur le plan spirituel, d’après les souvenirs qu’il a de ses actions passées. Il doit également analyser ce que symbolise sa lignée avec toutes ses œuvres. Et de la même manière, pour tous les rêves qui pourront lui revenir à l’esprit. Et qu’il confronte tout cela avec sa conscience. Lorsqu’il aura tout examiné, s’il a trouvé dans une telle confrontation le bien-fondé du mensonge ou de la foi, il obtiendra alors, par la grâce de Dieu, le don de juger sa propre personne (et non une autre), comme s’est le cas pour moi-même » [fol.77 v°, p.803].
Concernant les formes géométriques utilisées par Opicinus, le cercle semble être sa figure de prédilection. Effectivement, il offre une symétrie et unité parfaite, et renvoi ainsi à la perfection divine. Ces cercles sont presque toujours organisés en circonférences multiples, devenant alors diagrammes — cosmographiques [32] —, figures classiques de l’art médiéval, qui s’inspirent sans doute des roues combinatoires de cette époque, comme par exemples celles de Raymond Lulle (vers 1305-1308). Opicinus, combinant les tracés des côtes de l’Europe ainsi que ces sphères complexes, vient faire naître son image corporelle transposée, une image stable unificatrice, qui affirme sa toute-puissance imaginaire et imaginée.

L’intérêt pluridisciplinaire qu’a suscité la figure d’Opicinus de Canistris a permis de dresser un portrait assez complet d’Opicinus
Les mots de Thierry Joliveau synthétisent parfaitement tout ce qui se joue chez Opicinus, son ambivalence, ainsi que les enjeux pour les disciplines qui l’étudient : « Interpréter les productions textuelles et graphiques d’Opicinus comme une construction visant à résister à une dissociation mentale, renvoie à la carte comme ‘’fonction’’ de Christian Jacob, ou comme série toujours imbriquée d’interactions liants fabrication et usage que défend Harley. La carte serait autant l’expression en acte d’un univers à construire que la représentation mimétique d’un monde déjà là. Même la conception de la carte de Jacob comme artefact de médiation dans un processus de communication sociale est pertinente. Bien sûr, Opicinus semble n’écrire et ne dessiner que pour lui-même. Il ne semble pas avoir présenter ses travaux à un tiers, peut-être par prudence, vu le caractère peu orthodoxe de ses réflexions ecclésiologiques. Si l’on admet que ce travail d’introspection est d’abord une lutte intérieure et un dialogue avec lui-même, la carte est un des moyens qu’utilise Opicino pour conduire cet échange intime en lui donnant une projection sur le monde. Pour cela Opicinus combine de manière inédite des registres cartographiques considérés actuellement comme opposés : techniques mathématiques simples inspirées de la cartographie marine [portulan], dessins de figures anthropomorphes et opérations de géométrie symbolique par superposition d’espaces de tailles différentes. Pour Sylvain Piron ce mélange de techniques est caractéristique du XIVe siècle italien, moment où les conventions de la représentation de l’espace ne sont pas encore figées, et où cartographie, mathématique et symbolique peuvent se croiser et se féconder en fonction des besoins. Opicinus fait de ces techniques un usage profondément original et personnel qui mêle examen de conscience et exercice de géographie spirituelle » [33].
Opicinus voyage, et perd ses pays, il devient l’univers, le visible et l’invisible.

[01] – Suicides exemplaires, Enrique Vila-Matas, Christian Bourgeois éditions, 2008
[02] – Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, Thierry Joliveau, M@ppemonde No. 117, 2016, URL : https://mappemonde-archive.mgm.fr/num45/librairie/lib15101.html
[03] – Les cartes incarnées d’Opicinus de Canistris. D’étranges allégories de l’Europe et de l’Afrique, Monika Marczuk, INHA, 2016, URL : https://blog.bibliotheque.inha.fr/fr/posts/opicinio-de-canistris.html
[04] – Opicinus de Canistris : de la folie à la spiritualité, Florence Hénaut, Circé, URL : http://www.revue-circe.uvsq.fr/opicinus-de-canistris-de-la-folie-a-la-spiritualite/
[05] – L’historien devant l’anomalie, Élise Haddad, Acta fabula Vol. 19, No. 02, Le Moyen Âge pour laboratoire, Février 2018, URL : https://www.fabula.org/revue/document10722.php
[06] – Ibid
[07] – Ibid
[08] – Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, Thierry Joliveau, M@ppemonde No. 117, 2016, URL : https://mappemonde-archive.mgm.fr/num45/librairie/lib15101.html
[09] – Ibid
[10] – Ibid
[11] – L’historien devant l’anomalie, Élise Haddad, Acta fabula Vol. 19, No. 02, Le Moyen Âge pour laboratoire, Février 2018, URL : https://www.fabula.org/revue/document10722.php
[12] – Ibid
[13] – Ibid
[14] – Ibid
[15] – Ibid
[16] – Ibid
[17] – Ibid
[18] – Ibid
[19] – Une cartographie ‘’à la folie’’. Le journal d’Opicinus de Canistris (Bibliothèque Apostolique vaticane, Vaticanus latinus 6435), Muriel Laharie, Mélanges de l’école française de Rome, 2007, pp. 361-399
[20] – Ibid
[21] – Ibid
[22] – Ibid
[23] – Ibid
[24] – Opicinus de Canistris : de la folie à la spiritualité, Florence Hénaut, Circé, URL : http://www.revue-circe.uvsq.fr/opicinus-de-canistris-de-la-folie-a-la-spiritualite/
[25] – Une cartographie ‘’à la folie’’. Le journal d’Opicinus de Canistris (Bibliothèque Apostolique vaticane, Vaticanus latinus 6435), Muriel Laharie, Mélanges de l’école française de Rome, 2007, pp. 361-399
[26] – Ibid
[27] – Ibid
[28] – Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, Thierry Joliveau, M@ppemonde No. 117, 2016, URL : https://mappemonde-archive.mgm.fr/num45/librairie/lib15101.html
[29] – Ibid
[30] – Opicinus de Canistris : de la folie à la spiritualité, Florence Hénaut, Circé, URL : http://www.revue-circe.uvsq.fr/opicinus-de-canistris-de-la-folie-a-la-spiritualite/
[31] – Ibid
[32] – Une cartographie ‘’à la folie’’. Le journal d’Opicinus de Canistris (Bibliothèque Apostolique vaticane, Vaticanus latinus 6435), Muriel Laharie, Mélanges de l’école française de Rome, 2007, pp. 361-399
[33] – Dialectique du monstre. Enquête sur Opicino de Canistris, Thierry Joliveau, M@ppemonde No. 117, 2016, URL : https://mappemonde-archive.mgm.fr/num45/librairie/lib15101.html